L’avortement

Sujet délicat s'il en est, l'avortement est parfois pris: comme un droit inaliénable de la femme a ôter « la chose » qui grandit en elle... ou comme le péché de celle qui « tue le bébé en devenir »...

En notre siècle de changements, où les repères s’effondrent et se reconstruisent sur des bases parfois diamétralement opposées, le chrétien se doit de réaffirmer ses valeurs. En matière d’avortement, le sujet est brûlant, les sensibilités à fleur de peau.

La conception de l’homme

Tout d’abord qu’est-ce que l’homme ? Quelle est sa différence d’avec le règne animal dont il est, en fait, l’une des composantes ? Au XIXème siècle, la définition en était clairement posée : « délimitée par les qualités éthiques et morales qui distingue l’homme du règne animal. Le croyant y ajoute la différentiation qu’à lui-même fait Dieu entre les créatures, l’homme étant le chef-d’œuvre de la création, unique –animal- fait à sa ressemblance et pour qui Jésus-Christ viendra mourir et proposer le Salut », …cela en réaction aux sciences de la nature et de la vie qui naissent à cette époque « et qui assiste à la dé-symbolisation du monde social au profit d'une naturalisation toute biologique ».

Avant de se poser la question du droit à l’avortement ou de son interdiction morale, fallait-il se rendre compte « qu’elle ne relève pas tant des libertés individuelles que de la conception que l'on se fait de l’homme : un animal parmi d’autres, un animal au dessus des autres, le couronnement de la création, etc… ». De plus, on ajoutera à cela, des argumentations sur la définition de la vie humaine. On se voit ainsi confronté dans la société et les églises à plusieurs argumentations :

1. « L'embryon n'est pas encore une personne, il n'est pas un sujet de droit et n'a de ce fait aucun "droit à la vie". En tant que forme de vie humaine et compte tenu de ce qu'il peut devenir, l'embryon mérite toutefois le respect. En sa qualité de bien juridique ( pas de sujet! ), il doit être protégé contre l'intervention de tiers (p. ex. l'embryon in vitro). Sa valeur augmente à mesure de son développement ». "L’embryon n’est pas ce qu’il pourrait devenir. De même qu'une chenille n’est pas un papillon." (Hans Saner).

Humainement parlant, certains pays jugent légalement cette « valeur » suffisante à la conservation de cette vie à partir de 12 semaines (France), 13 semaines (Autriche), 16 semaines (Suède) et 28 semaines pour l’Angleterre… Rappelons qu’un enfant prématuré est viable à partir de 27 semaines. Aussi, que peuvent rétorquer les anglais aux chinois qui pratiquent « l’avortement » jusqu’au dernier jour de grossesse ?

Ainsi : avortement = choix personnel à prendre de manière unilatérale par la femme. L’embryon n’étant considéré que comme un « bien juridique », une partie charnelle avec un devenir, mais qui, avant un certain temps, n’est pas à considérer comme une « personne ».

2. « L’embryon dès la conception est -autonome, mais dépendant- dans le sens qu’il possède tout le potentiel de développement en lui, mais son mode de nutrition et la condition d’environnement pour cette croissance, dépendent de l’adaptation du corps de la mère à sa présence et son développement : une interaction symbiotique ».

Le tribunal constitutionnel de Karlsruhe, dans son jugement du 28 mai 1993 avait suivi l’avis de certains embryologues affirmant que « l’embryon est Homme dès le début » et accordé en conséquence à l’embryon le droit à une protection juridique dès le premier jour.

L’embarras est grand de dire tout de go : « dépendant ? » alors j’ai le droit ne pas vouloir assurer ce rôle d’hébergeuse nourricière. On rétorquerait alors qu’en partant de là, dans toutes les situations de vie où une personne deviendrait dépendante et non consciente d’elle-même … le danger potentiel de mort serait grand, car d’autres pourraient refuser de s’en occuper.

Le conjoint, le parent, arguant que la situation lui est tombée sur les bras sans son consentement ; alors qu’il était dans une mauvaise passe ; que c’est la résultante d’un acte de violence qui a entrainé l’handicap. etc… Il s’ensuit que l’on reconnaît le « droit à la vie » de l’embryon considéré, et que le petit être dans le sein maternel doit être protégé. Le commandement moral « Tu ne tueras pas ! » étant applicable et donc, une réprobation morale à apporter.

3. « On considère que la loi divine et le commandement « tu ne tueras pas » doit être appliqué avec circonspection. Le commandement peut être vue de manière négative –ne pas prendre la vie-, mais aussi positive –protéger la vie-. Aussi, dans cette optique de protection on pourra choisir de ne pas permettre à la vie de se développer (dans un certain délai) si elle n’a pas été souhaitée, ou si elle comporte des risques importants, afin d’éviter des situations dramatiques ».

Selon cette compréhension le choix final en reviendrait à la mère qui devrait agir en conscience face à son cas particulier, « Une décision éthique ne peut être prise que par la personne qui, dans la réalité, doit en supporter les conséquences et en répondre ». (Hans Saner). « L'obligation d'enfanter est inacceptable du point de vue éthique » (Andrea Arz de Falco, théologienne catholique, dans Pfarrblatt de l'église catholique du canton de Zurich, 25.6.95). Pour étayer cette compréhension de la loi divine « adaptable », référence est faite aux cas exceptionnels de lois morales ou mosaïques enfreintes, rapportées dans la Bible.

L’autodétermination

Dans nos sociétés occidentales, la lutte pour de nouveaux droits, notamment les droits de la femme, a abouti à ce que cette dernière prône une pleine liberté de choix et d’action « dans sa capacité à planifier sa vie reproductive et son droit à ne pas subir d’immixtions dans ses décisions concernant sa vie reproductive », ...qui est passé dans la pratique, par une revendication pour le droit à l’avortement et à la contraception.

Ainsi, d’une part la femme n’a plus voulu être contrainte par la nature à enfanter comme « résultante de l’acte sexuel », mais en plus, de devenir la seule juge en matière de procréation quand bien même une grossesse était déjà en route. Des lois, jugements et autres décisions judiciaires appuient cette manière de voir, et nombre d’hommes ont été déboutés dans leurs revendications à être pères lorsque leur compagne tombée enceinte, …voulait avorter. D’un point de vue purement libertaire, la femme et les tenants de l’avortement veulent une reconnaissance absolue de leur liberté et tendent dans leurs argumentations à balayer tout plaidoyer « pro-life ».

Dans cette optique, ils se basent ou viennent renforcer par leurs actions, les textes légaux et déclarations allant dans ce sens : Ni la Constitution, ni les lois suisses, ni les conventions internationales ne confèrent à l'embryon le droit à la vie. « La doctrine ne reconnaît des droits fondamentaux qu'aux êtres humains déjà nés » (Message du Conseil fédéral sur la révision de la Constitution fédérale, 1996) ; La Commission européenne des droits de l'Homme a précisé que l'expression « toute personne » à l'article 2 de la Convention européenne des droits de l'Homme, qui garantit le droit à la vie, ne s'applique pas à l'enfant à naître (décisions du 13.5.1980 et du 19.5.1992) ; L'article 31 du code civil suisse dit : « La personnalité commence avec la naissance accomplie de l'enfant vivant » ; La Commission des droits de l’Homme de l’ONU a critiqué, lors de sa réunion du 29 sept. 1999 à Genève, - et une deuxième fois le 5 nov. 2004 - la loi restrictive de la Pologne en matière d’interruption de grossesse : Cette loi ne permet l’IVG que pour des raisons de santé ou en cas de malformation du fœtus ou de viol ; etc…

Le pour et le contre « chrétien »

Actuellement, de nombreuses instances protestantes (églises, fondations, associations diverses) se sont exprimées en faveur du régime du délai (IVG possible dans les premières semaines de grossesse). Pour justifier cette position « morale » déjà entérinée par la législation de nombreux pays, certains soulignent « qu’il faut faire confiance aux femmes » et mettent celles-ci moralement en face de leur choix : « Une pratique éthique se reconnaît par la liberté de choix. Le régime du délai fait confiance à la femme pour choisir en fonction de son propre jugement et de sa propre conscience. Il tient compte tant des conflits intérieurs de la femme que de la protection de la vie en devenir, ce qui ne peut se faire qu’en laissant à la femme la liberté de choix et en faisant confiance à sa capacité morale. C’est la femme qui devra assumer les conséquences de la décision prise ». De plus, la fédération des églises protestantes suisses (conseil de la FEPS) a argumenté comme suit :

« La question de l’avortement nous confronte à la situation de détresse auxquelles des femmes sont confrontées. Il se peut que cela signifie, en certaines circonstances, que la transgression exceptionnelle de l’interdit biblique de tuer peut être considérée comme éthiquement plus justifiable que de porter l’enfant à terme. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, une telle possibilité ne contredit pas l’esprit du message d’amour et de compassion de la Bible. Personne ne peut en effet se mettre entièrement à la place de la personne qui doit se décider en faveur d’une solution extrême aussi dramatique. C’est pourquoi nous recommandons, en de tels cas, de ne porter aucune condamnation morale ou juridique, mais de faire preuve de compassion, de sympathie, de solidarité et de responsabilité sociale et économique ».

La position catholique est diamétralement opposée et condamne moralement l’avortement, comme une atteinte à la vie. Or, les catholiques soulignent sur ce thème de « vie » que : « En refusant ou en oubliant son rapport fondamental avec Dieu, l’homme pense être pour lui-même critère et norme ».

Ce que la Bible dit...

Bien que la Bible soit totalement silencieuse sur ce thème particulier de l’avortement, le recoupement de passages nous permet de voir que pour Dieu, la vie et la perception de cette « personne » que deviendra l’embryon commence dès la conception : « La parole de l'Eternel me fut adressée, en ces mots : Avant que je t'eusse formé dans le ventre de ta mère, je te connaissais, et avant que tu fusses sorti de son sein, je t'avais consacré, je t'avais établi prophète des nations » Jér. 1 :4-5.

« C'est toi qui as formé mes reins, Qui m'as tissé dans le sein de ma mère. Je te loue de ce que je suis une créature si merveilleuse. Tes œuvres sont admirables, et mon âme le reconnaît bien. Mon corps n'était point caché devant toi, lorsque j'ai été fait dans un lieu secret, tissé dans les profondeurs de la terre. Quand je n'étais qu'une masse informe, tes yeux me voyaient ; Et sur ton livre étaient tous inscrits, les jours qui m'étaient destinés, Avant qu'aucun d'eux existât » Ps 139/13-16.

Aussi, le commandement « Tu ne tueras pas » gravé sur la pierre, est à prendre dans ce cas comme un impératif catégorique (Kant), considéré comme opposable à ceux désireux de stopper la vie dès la conception, au stade embryonnaire, ou encore du fœtus …et l’avortement, assimilé à une transgression du dit commandement divin. De plus, le droit personnel à l’autodétermination, « la liberté d’action face à son propre corps » n’est considérée positivement que dans l’optique où les choix ne viennent pas en contradiction avec la volonté divine. La nuance n’est ainsi pas de mise, car : « la part des meurtriers sera dans l’étang ardent » Apoc. 21 :8 ; « Dehors les meurtriers ! » Apoc. 22 :15. « Si tu commets un meurtre, tu deviens transgresseur de la Loi » Jacq 2 :11, et « l’amour consiste à garder ses commandements » 1.Jean 5 :3.

Les apôtres nous disent clairement qu’il ne faut pas commettre une mauvaise action afin qu’il en arrive un bien : « Et si, par mon mensonge, la vérité de Dieu éclate davantage pour sa gloire, pourquoi suis-je moi-même encore jugé comme pécheur ? Et pourquoi ne ferions-nous pas le mal afin qu’il en arrive du bien, comme quelques-uns, qui nous calomnient, prétendent que nous le disons ? La condamnation de ces gens est juste ! » Rom. 3:7-8. 

Ainsi, même pour le « bien »… le nôtre ou celui de Dieu, nous ne devons pas avoir recours à la transgression de la Loi… Le péché n’est pas une alternative. L’acte d’avortement, considéré comme un meurtre est moralement inacceptable et ne peut qu’être assimilé à un péché dont il faut se repentir !

Se tourner vers Dieu.

L'humanité est déchue et a besoin de Dieu. « Le cœur humain est tortueux par-dessus tout... », aussi, sur le sujet de l'avortement peut-on voir le conflit de positionnements moraux comme celui d’une conception de « la miséricorde et la justice » contre une autre. En effet, aussi paradoxale que cela puisse paraître, les partisans du droit à l'avortement ne se voient pas comme « méchants », mais comme « des humanistes compatissants concernés par le fardeau de vie que sera pour la femme d’être mère à un moment non propice, ou brutalement exigé par la nature …et le sort des enfants non désirés et rejetés ». Cependant, quand un chrétien s’exprime contre l’avortement et souligne que l’action d’interruption de grossesse est un meurtre, il affirme par là une vérité morale. Notre défi est de juger l’acte et non l’individu, savoir affirmer une vérité sans tomber dans le piège du jugement personnel. Nous devons comprendre que les gens en faveur de l'avortement vivent selon leur propre code moral guidé par une vision de la réalité différente de celle que l’on peut trouver dans la Bible. C'est une attitude basée sur une vision du monde mécanique, déterministe et généralement athée, mais malgré tout, vue par ses tenants « comme étant empreinte d'amour et justice ». Il est par conséquent nécessaire de recadrer les notions de vie, de justice et d’amour selon Dieu.

Le devoir chrétien

Le fait que la venue au monde d’un être humain soit volontaire ou non, ne donne pas plus de droit de le supprimer. En revanche cette situation engendre des obligations morales d’aide à la mère pour ceux qui veulent préserver cette vie.

De plus, il serait profondément injuste de vouloir imposer une maternité à une femme, ou encore de lui faire planer sur la tête une « excommunication » d’office, si elle venait à évoquer le recours à l’avortement. Dans bien des cas, cet acte est pensé dans des situations de vie dramatiques : suites d’un viol ; manque de maturité et de connaissance en matière de sexualité ; situation sociale précaire, misère morale, etc… Aussi, sachons « aimer », dans le sens d’entourer, de soutenir, d’aider pratiquement, d’agir en fait ! En cela nous ne serons pas des pharisiens qui rappellent la Loi et ses exigences de manière glaciale, mais de ceux qui aident leur prochain à s’y soumettre, à y adhérer, en toute sérénité.

Matthieu Dutour, 06. 04. 2008

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